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Le Taqdîm dans la Tarîqa Tijâniyya à l'époque de son fondateur : une responsabilité plus qu'un honneur

Par Cheikh Muhammad Kama THIAW (1990 – ) · Chercheur spécialisé en soufisme islamique et en Tariqa Tijaniyya

31 mai 2026 · 👁 57 lectures

Introduction

Louange à Allah, Seigneur des mondes. Que la paix et les bénédictions soient sur notre maître Muhammad, sur sa famille, ses compagnons et tous ceux qui suivent sa voie jusqu'au Jour dernier.

La Tarîqa Tijâniyya, sous la direction de son fondateur, le vénéré Cheikh Ahmed Tijânî (qu'Allah l'agrée), s'est étendue sur une période de trente-quatre années, depuis l'année de la Grande Ouverture spirituelle (Al-Fatḥ al-Aʿẓam) en 1196 H jusqu'à son décès en 1230 H. Cette période fut marquée par une expansion remarquable de la voie à travers le Maghreb, le Sahara, l'Afrique subsaharienne et plusieurs régions du monde musulman.

Selon certains témoignages rapportés dans Kashf al-Hijâb, le Cheikh laissa à son décès un nombre considérable de disciples, comparable au nombre des Compagnons du Prophète ﷺ. Cette affirmation souligne l'ampleur de la diffusion de son enseignement et la vitalité de la communauté tijânie dès les premières générations.

Les ouvrages biographiques consacrés aux disciples de la voie recensent plus de 1 800 personnalités liées à la Tarîqa :

— Kashf al-Hijâb : 207 biographies ;
— Rafʿ an-Niqâb : 535 biographies ;
— Itḥâf al-Hajjûjî : 433 biographies ;
— Nukhbat al-Itḥâf : 438 biographies ;
— Fatḥ al-Malik al-ʿAllâm : 213 biographies.

Soit un total de 1 826 biographies connues.

Les six premiers disciples ayant reçu la Tarîqa au lendemain de la Nuit de la Grande Ouverture furent :

— Sîdî Muhammad ibn al-ʿAbbâs as-Samghûnî ;
— Sîdî Muhammad ibn Zayyân as-Samghûnî ;
— Sîdî Muhammad ibn Daḥḥû as-Samghûnî ;
— Sîdî Muhammad ibn ʿÂshûr as-Samghûnî ;
— Sîdî Muhammad ibn al-Mishrî as-Sâʾiḥî ;
— Sîdî Muhammad ibn al-Kharrâz.

La notion de Taqdîm dans la Tarîqa Tijâniyya

L'un des facteurs essentiels de la propagation rapide de la Tarîqa Tijâniyya fut l'institution du Taqdîm, c'est-à-dire l'autorisation accordée à certains disciples pour transmettre la voie, initier de nouveaux adeptes et assurer l'enseignement des litanies.

Le Cheikh Ahmed Tijânî confia à certains de ses disciples cette mission afin de porter la voie dans les différentes régions du monde musulman.

Le Taqdîm se divisait en deux grandes catégories :

1. Le Taqdîm absolu

Le Taqdîm absolu comprenait deux niveaux :

— Premier niveau : le Cheikh autorisait le muqaddam à transmettre le wird (litanie obligatoire) et à désigner à son tour d'autres muqaddams sans limitation numérique.

— Deuxième niveau : en plus de ce qui précède, le muqaddam recevait l'autorisation de transmettre certaines invocations particulières et des enseignements réservés. Ce niveau constituait le plus haut degré de délégation dans la Tarîqa.

À ce sujet, le grand savant tijânî Sîdî Ahmad Sukayrij écrivit :

« Chez nous, dans la Tarîqa, cette autorisation est plus rare que le soufre rouge, et celui qui prétend la posséder est plus rare que le corbeau jaune. »

2. Le Taqdîm limité

Cette catégorie se divisait également en deux formes :

— Première forme : le muqaddam était autorisé à transmettre les litanies mais n'avait pas le droit de nommer d'autres muqaddams.

— Deuxième forme : le muqaddam pouvait transmettre la voie et nommer un nombre déterminé de muqaddams. Une fois ce quota atteint, il ne pouvait accorder aucune autre autorisation sans permission spéciale.

La responsabilité de chaque disciple dans la propagation de la voie

La diffusion de la Tarîqa n'était pas exclusivement réservée aux muqaddams.

Tout disciple sincère devait contribuer à la faire connaître dans son entourage : sa famille, son village, sa tribu ou sa région.

Parmi les exemples célèbres figure Sîdî Muhammad ibn Quwaydir al-ʿAbdalâwî qui conduisit près d'une cinquantaine de personnes auprès du Cheikh afin qu'elles reçoivent la Tarîqa.

De même, Sîdî Sulaymân al-Fatîtî retourna auprès de sa tribu et leur annonça l'existence du trésor spirituel présent à Abî Samghûn ; beaucoup partirent alors rencontrer le Cheikh.

Ainsi, si chaque disciple avait une responsabilité dans la diffusion de la voie, le muqaddam, détenteur d'une autorisation officielle, portait une responsabilité encore plus grande.

Les grands représentants et détenteurs des autorisations générales

Parmi les figures les plus importantes figure le grand khalife Sîdî al-Hâjj ʿAlî Harâzim.

Dans une lettre adressée aux habitants de Tlemcen, le Cheikh écrivit à son sujet :

« Il est mon représentant et mon successeur. Je l'ai établi à ma place pour transmettre mes litanies, ma voie et mes enseignements. Il est de moi et je suis de lui. Celui qui lui obéit m'obéit, et celui qui m'obéit obéit à Allah. »

Cette déclaration illustre l'importance de la mission confiée aux grands représentants de la Tarîqa.

Quelques modèles de muqaddams à l'époque du Cheikh

— Muhammad as-Sâsî al-Aqmârî : lors de leur première rencontre, le Cheikh lui proposa immédiatement l'autorisation de transmettre la Tarîqa et de retourner parmi les siens afin de la diffuser.

— Ahmad ibn Khalîfa ibn al-Mukhtâr al-Jarîdî : l'un des plus anciens muqaddams, il contribua largement à l'implantation de la Tarîqa dans le Djérid tunisien.

— Ahmad ibn ʿAbd as-Salâm al-Fîlâlî : il parcourut les régions sahariennes et participa activement à la diffusion de la voie en Algérie, à Constantine, Oran, Tlemcen, Oujda et Taza.

— Muhammad ibn Ṭîna al-Milyânî : grâce à sa piété, son ascétisme et son comportement exemplaire, de nombreuses personnes entrèrent dans la Tarîqa sous son influence.

— Muhammad al-Hâfiẓ ibn al-Mukhtâr al-ʿAlawî ash-Shinqîṭî : il fut l'un des principaux vecteurs de la diffusion de la Tarîqa en Mauritanie (Bilâd Shinqîṭ).

— Muhammad ibn ʿAbd al-Wâhid Banânî al-Misrî : le Cheikh lui adressa directement une autorisation écrite pour l'Égypte, lui accordant une délégation particulièrement étendue.

— Sîdî al-Hâjj at-Tayyib al-Qabbâb : il comptait parmi les plus proches compagnons du Cheikh. Une lettre datant de 1206 H affirme : « Recommandez-vous mutuellement de bien traiter Sîdî at-Tayyib al-Qabbâb, car il est notre représentant parmi vous. »

— Sîdî Muhammad al-Ghâlî Abû Ṭâlib al-Hasanî : il faisait partie des dix disciples auxquels le Cheikh avait annoncé l'obtention de la Grande Ouverture spirituelle. La Tarîqa se répandit largement par son intermédiaire au Maghreb, au Machrek et dans les pays soudanais.

— Sîdî Muhammad Bû Hassûna al-Mâḍawî : connu pour sa sainteté et sa droiture, il exerçait le métier de maçon et refusait tout travail qui l'empêcherait d'accomplir la prière en congrégation. Il construisit plusieurs bâtiments et retraites spirituelles liés au Cheikh à Aïn Mâḍî et Abî Samghûn.

— ʿAbd ar-Rahmân ibn al-Hâjj Nâjî : il transporta la Tarîqa dans les territoires ottomans et la transmit dans plusieurs villes.

— Ahmad ibn Sulaymân at-Taghazûtî : la voie se diffusa largement grâce à lui dans sa région.

— Zaʿnûn ibn Muhammad al-Aghwâṭî : ancien brigand de grand chemin, il devint par la suite l'un des hommes pieux de la Tarîqa.

— Dâwûd ibn at-Tâhir at-Tijânî : il fut l'un des représentants importants de la région de Aïn Mâḍî et servit de délégué du Cheikh en son absence.

— Sîdî al-Hasan al-Bûkîlî : le Cheikh lui accorda une place particulière et le désigna même pour diriger la prière lors d'une visite.

La femme et le Taqdîm dans la Tarîqa

Les sources historiques montrent également que certaines femmes reçurent l'autorisation de transmettre la voie.

Les correspondances conservées mentionnent notamment :

— Umm al-Mukhtâr as-Saqqâl, explicitement qualifiée de muqaddama ;
— deux autres muqaddamas mentionnées dans une lettre de Sîdî Muhammad ibn al-Mishrî ;
— la pieuse al-Murâbiṭa az-Zahrâʾ, qui visita le Cheikh avec un groupe de disciples.

Par ailleurs, Ahmad ibn Sîdî Muhammad al-Hâfiẓ ash-Shinqîṭî rapporte avoir reçu la Tarîqa de sa mère, Fâṭima, qui faisait partie des femmes autorisées à transmettre la voie.

Ces témoignages montrent que les femmes participèrent également à la diffusion de la Tarîqa dès les premières générations.

Conclusion

L'étude de la période fondatrice de la Tarîqa Tijâniyya démontre clairement que le Taqdîm n'était ni un titre honorifique ni un moyen d'acquérir prestige ou autorité sociale.

Il constituait avant tout une mission spirituelle, éducative et religieuse exigeante, destinée à assurer la transmission fidèle de la voie et à guider les hommes vers Allah.

Les muqaddams choisis par le Cheikh Ahmed Tijânî se distinguèrent par leur dévouement, leur sincérité, leurs voyages, leurs sacrifices et leur engagement constant dans la propagation de la Tarîqa.

Ainsi, le véritable muqaddam n'est pas celui qui recherche les honneurs, mais celui qui se considère comme serviteur de la voie, dépositaire d'une responsabilité et héritier d'une mission.

C'est pourquoi l'on peut affirmer que, dans la Tarîqa Tijâniyya à l'époque de son fondateur, le Taqdîm était avant tout une responsabilité et non un honneur.

Et Allah est le Garant du succès.

Cheikh Muhammad Kama THIAW (1990 – ) · Chercheur spécialisé en soufisme islamique et en Tariqa Tijaniyya

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